[printer friendly version ]


ISSN: 1705-6411

Volume 4, Number 3 (October, 2007).


Special Issue: Remembering Baudrillard



Jean Baudrillard l'inclassable1

 

Paul François Paoli

(Le Figaro.com)


Sociologue de formation et philosophe de vocation, auteur de livres traduits dans le monde entier, Jean Baudrillard est mort hier à Paris à l'âge de 77 ans. Cet inclassable opposait volontiers la liberté de l'esprit au confort intellectuel de ses contemporains. Refusant de s'identifier à un quelconque esprit de système, récusant la figure de l'intellectuel donneur de leçons et prescripteur de morale, cet anti-Bourdieu était né à Reims en 1929. Après avoir acquis une formation de germaniste et de sociologue, il fut nommé à la faculté de Nanterre en 1966, puis au CNRS. 

Sensible à la pensée de la déconstruction de la métaphysique chère à ses compatriotes Jacques Derrida et Jean-François Lyotard, mais aussi influencé par les théories structuralistes du langage, il imposa une pensée singulière en quelques livres. On se souvient notamment du Système des objets (1968), de La Société de consommation (1970) et surtout de L'Échange symbolique et la mort (1976), peut-être son texte le plus ambitieux, réflexion sur les notions de don et de dépense, à partir des grands travaux des anthropologues, en particulier ceux de Marcel Mauss. Resté à l'écart du marxisme, très critique à l'égard des modes intellectuelles issues des années 1968, il a élaboré une critique acerbe et ironique de la postmodernité marquée selon lui par l'érosion des grandes explications du monde et l'hégémonie d'un mode de vie consumériste. 

Pour Baudrillard, nous sommes partie prenante d'un univers où, non seulement, tout référent transcendant s'est évanoui, mais où la définition même de la « réalité » objective est devenue problé­matique, ce dont témoigne la prédominance des représentations virtuelles du monde sur les valeurs qui mettent en avant les notions de sens et de vérité. 

Une dépression symbolique qui explique un abstentionnisme politique croissant que nous cherchons à conjurer par une exhortation, elle-même significative de l'apathie ambiante. Étayées dans Simulacres et simulations (1981), De la séduction (1979) ou Les Stratégies fatales (Grasset 1984), les thèses de Baudrillard vont connaître un retentissement considérable aussi bien en France qu'à l'étranger, notamment aux États-Unis. À partir des an­nées 1990, le penseur va prendre des positions publiques qui vont susciter une polémique récurrente, notam­ment à partir de son livre La Guerre du golfe n'a pas eu lieu (Galilée) en 1991 où Baudrillard affirmera que la première guerre contre l'Irak, qui avait donné lieu à une surenchère de « performances technologiques », n'en avait pas été une, à proprement parler, la guerre supposant un principe de sacrifice incompatible avec l'idée du « zéro mort » mais aussi la reconnaissance d'un ennemi non réductible à la fonction de « voyou ». 

Au-delà des guerres contre l'Irak, Baudrillard conteste la notion même d'ordre mondial, parce que celui-ci suggère l'idée d'un achèvement historique et d'une conception de l'universel où la figure de l'autre est par définition rétrograde, barbare ou archaïque. 

Pour lui, comme pour l'essayiste Philippe Muray, théoricien critique de L'Empire du bien, le laxisme et la permissivité de la société démocratique occidentale ne sont pas incompatibles avec un hypermoralisme qui nous rend incapable d'appréhender la fonction du « mal » et du « négatif », dont témoignent la violence ou encore les radicalités politiques ou idéologiques, réduites à des pathologies qu'il faut éradiquer. Il récidivera dans le rôle de « mauvais sujet » en affirmant, dans une tribune parue dans Le Monde que « nous avions tous rêvé » l'attentat du 11 septembre 2001 qui a détruit les tours de Manhattan, symbole, selon lui, d'une prétention mortifère à la toute-puissance. 

Intervention qui lui vaudra de déclencher les foudres de ceux pour qui ce genre de rhétorique est, par définition, irresponsable. Inclassable politiquement et éclectique dans ses domaines d'intervention, il écrira aussi beaucoup sur la photo et sur l'art, notamment contemporain, qu'il qualifiera de « nul », Jean Baudrillard est, à certains égards, un moraliste désabusé comme en témoigne la prose parfois mélancolique de Cool-mémories (Galilée), livre de mémoires et de réflexions dont cinq volumes paraîtront entre 1987 et 2005. En suggérant l'évidence et l'irréversibilité de sa civilisation, l'Occident légitime paradoxalement, à ses yeux, cet « ailleurs » irréductible que représente l'islam des fondamentalistes. Une série de prises de position qui contribuera à « démoniser » jusqu'à un certain point un intellectuel atypique, aussi radical dans son style et ses intuitions que détaché des débats conventionnels.


© Le Figaro


Endnote


1 This obituary appeared in Le Figaro on March 6, 2007: http://www.lefigaro.fr/france/20070306.WWW000000430_jean_baudrillard_est_mort.html  It was the first obituary for Baudrillard and the place where many first learned his passing.

 




© International Journal of Baudrillard Studies (2007)

[Main Page]   [Contents]   [Editorial Board]   [Submissions]