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ISSN: 1705-6411

Volume 4, Number 3 (October, 2007).


Special Issue: Remembering Baudrillard



L’hommage Américain à Baudrillard1

 

Gary Indiana, Sylvere Lotringer, Douglas Kellner, Norman M. Klein, Mark Poster, Mackenzie Wark, Peter Halley, Paul D. Miller, Avital Ronell, Rosalind Kraus, Kathryn Bigelow, Jim Fletcher, Tim Griffin, Chris Kraus, Michael Silverblatt, Michael Tolkin, Lawrence D. Kritzman, and Eric Gans.

 

(Les Nouvel Observateur Website: nouvelobs.com)

 

La mort du dernier grand "French théoricien", le 6 mars dernier, a ébranlé le monde artistique et intellectuel américain. Véritable icône de la pensée postmoderne, aux côtés de Derrida et Foucault, Jean Baudrillard a connu Outre Atlantique une immense renommée, bien supérieure encore à l’écho qu’il eut en France. Depuis la parution du "Système des objets" en 1968 jusqu’à ses étourdissantes conférences sur la guerre d’Irak en 2005 à New York, toute une génération d’étudiants en fut significativement imprégnée. "Le Nouvel Observateur" livre aujourd’hui en exclusivité les témoignages inédits d’une vingtaine de personnalités américaines, qui évoquent ici leurs souvenirs de l’homme autant que l’impact qu’il eut sur leur oeuvre. Du roman cyberpunk à la musique électronique en passant par la critique sociale ou les réalisateurs hollywoodiens, pas un domaine de la culture américaine qui n’ait été puissamment irrigué par les fulgurantes intuitions de Baudrillard. Hommage à un "cool prophète".

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Gary Indiana, romancier et critique culturel à New York. Ses livres les plus récents sont "le Syndrome Schwarzenegger", et le roman "Faire Tout dans l'obscurité". En France, il a publié "Perverse indifférence" aux éditions de l’Aube et "Trois de mois de fièvre" chez Phébus. Il collabore également au "Purple Journal" de Paris.

 

Baudrillard en rirait dans sa tombe s’il m’entendait le qualifier d’"intellectuel authentiquement original". Ce penseur capable de débusquer l’artifice derrière chaque artefact a su nous faire voir, avec un sang-froid aussi comique que dérangeant, l’identique dans la différence : son coup de génie, c’est la révélation que toute révélation vise à dissimuler sa complicité avec l’objet révélé. Nous sommes "agis" par des dichotomies illusoires, alors que nous croyons agir en choisissant parmi des options qui justement perdurent parce que chacune, secrètement, soutient l’autre, renforce l’autre, agit en lieu et place de l’autre. Ainsi la gauche accomplit-elle la tâche de la droite et réciproquement, dans un jeu d’apparences sans cesse reconfigurées qui ne recouvrent rien.

 

Les textes que Baudrillard a consacrés à l’Amérique constituent l’analyse la plus astucieuse et la plus lucide des États-Unis depuis celle de Tocqueville. Pour paraphraser un auteur ultérieur, voilà effectivement un pays qui aspire plus que tout à une tragédie qui se termine bien. Baudrillard a su comprendre que, pour l’Amérique, c’est la tragédie qui est le happy end, et le happy end la tragédie. Et qu’aujourd’hui c’est le monde entier qui est devenu l’Amérique, une terre d’ombres projetées par d’autres ombres plutôt que par les occupants de la caverne de Platon. L’équivalent actuel de cette caverne, comme Baudrillard l’a prouvé, c’est Disneyland : au dehors le parc d’attractions, au dedans un camp de concentration. Mais en fait, ni le dehors ni le dedans n’ont de réalité, et ce sont des lieux identiques. Le génie insidieux du capitalisme, c’est sa capacité à annuler la différence entre un camp de concentration et un parc d’attractions. En 1970, dans sa conférence "L’Obsolescence du concept freudien d’homme", Marcuse avait inventé l’expression "démocraties totalitaires". L’oeuvre de Baudrillard en a offert une illustration dynamique, mais elle ne s’en est pas tenue là. Lors d’une polémique aussi célèbre naguère qu’oubliée aujourd’hui, Marcuse avait lancé à Norman O. Brown : "Un avion est peut-être un symbole phallique, mais il vous permet aussi de faire Vienne-Paris en trois heures." Baudrillard a à la fois étayé et rendu caduc cet argument. Aujourd’hui, certes, le symbole phallique met moins de trois heures pour vous transporter de Vienne à Paris, mais vous n’allez littéralement nulle part, vous vous contentez d’échanger un décor de carton-pâte contre un autre : la scène demeure vide d’acteurs, uniquement peuplée d’ombres asservies au capital. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin]

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Sylvere Lotringer, critique, philosophe, et directeur de la revue Semiotext(e). Il a introduit la "French Theory"aux États Unis. Il a notamment publié "Fous d’Artaud" aux éditions Sens et Tonka en 2003, "Oublier Artaud" avec Jean Baudrillard en 2005, ainsi que "A satiété" chez Désordres en 2006.

"Un philosophe asymétrique"

 

Dire de Jean Baudrillard qu’il était un "original" serait paradoxal - même s’il l’était véritablement - puisqu’il niait qu’un quelconque original soit encore possible. Il avait annoncé cette Bonne Nouvelle dans des textes que j’ai publiés pour la première fois en anglais a New York en 1983 sous le titre de Simulations. Le petit volume s’y était propagé comme une traînée de poudre, assurant la renommée durable de Baudrillard dans le monde artistique américain. Métaphysicien par inclination et sociologue par défaut (il n’était ni l’un ni l’autre, et ne les invoquait tous deux que par provoc), Baudrillard y était tombé comme un météore, un étrange attracteur venu on ne savait d’ou, ni où il pouvait aller, peut-être plus américain que les Américains eux-mêmes à force d’être français. (Les Français, depuis, ont choisi de faire exactement le contraire). Peu d’artistes outre-Atlantique s’étaient rendu compte qu’il proclamait la fin du principe de réalité auxquels ils continuaient à s’accrocher par habitude, faute de savoir quoi en faire, les Américains n’ayant pas de principes a proprement parler. (C’est le ressort de leur pragmatisme, d’ailleurs un peu surfait). Certains, agitant leur propre lanterne à la lumière de ce monolithe, avaient bien essayé de se mettre à sa traîne et de s’improviser artistes “simulationistes,” mais Baudrillard les avait laissé tous penauds loin derrière. La simulation ne se simulait pas, elle ne pouvait que se simuler elle-même. Ce qu’ils avaient pris pour un séduisant paradoxe, ou une critique new look de la société du spectacle, venait décidément d’ailleurs. Il s’emportait en fait sur une vision embrassant l’histoire entière de l’humanité, les sociétés surgissant et s’évanouissant les unes après les autres comme des châteaux de cartes, les plus sages (puisque primitives) réussissant à imploser au ralenti, les autres - les nôtres - se ruant allègrement vers leur propre disparition. C’était le début d’un malentendu cordial qui aura duré jusqu’à sa mort, et lui survivra jusqu’à ce que le monde s’ensuive. Lui-même a peu fait pour dissiper le quiproquo a quoi il devait sa célébrité, mis a part quelques accès de ras-le-bol, dont sa violente attaque contre la gauche (Le Complot des imbéciles) mais aussi contre le monde artistique (Le Complot de l’art), deux pamphlets assez mal pris, d’ailleurs, et encore moins compris, et qui se sont pourtant révélés prophétiques. Il n’est que de regarder la pollution insensée de tout ce qu’on était accoutumé d’appeler “l’art” pour se rendre compte de la justesse de ses analyses. Baudrillard n’avait rien à faire d’une gauche qui l’était jusqu’à la droite, ou d’un art qui ne songeait qu’à en faire des affaires tout en se targuant du privilège de la création. Projetée sur grand écran dans le film culte par excellence, The Matrix, la simulation elle-même, par essence subversive, a fini par devenir un énorme succès d’affiche, faisant de son auteur une grande vedette internationale. Baudrillard n’en demandait pas tant, étant conscient, avec Marcel Mauss, que tout don doit s’expier. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il avait décidé d’“oublier Foucault”, comme il avait oublié Nietzsche et Artaud, hommage un peu poussé, il est vrai, envers un de ses maîtres en généalogie, mal compris de ceux que ne savent pas que ce que l’on “oublie” fait partie de soi-même.

 

Le vedettariat n’était pas son style. Il est vrai qu’une fois – une seule fois – dans un casino du Nevada près de Las Vegas, ayant accepté à contrecoeur d’endosser une veste de lumière à la Elvis Priestley, il était monté sur scène devant la foule de ses jeunes admirateurs et avait fini par prendre un certain plaisir a déclamer les paroles de son “motel-suicide” devant le rock-band de l’artiste Mike Kelley. Mais c’était prêcher dans le désert, du moins celui du Nevada, et on pouvait certainement s’y passer du réel. Pour une idole des foules qui faisait désormais salle comble à New York à chacune de ses apparitions (on n’est jamais fêté en son propre pays), Baudrillard manquait en fait, mais spectaculairement, de présence et charisme. Il n’avait rien du dandy ou de l’excentrique que l’on aurait imaginé à lire ses écrits. Tout comme l’écrivain visionnaire William Burroughs, à qui on pourrait le comparer, il était "El hombre invisible", et d’autant plus visible pour cela. À vrai dire, Baudrillard lui-même n’avait pas hésité à se donner l’image cool que démentait son apparence bonhomme. Il avait lui-même intitulé, ironiquement, ses journaux intimes Cool memories. Et son écriture, faite d’humour radicale et de cynisme (il faut savoir être cynique envers ceux qui le méritent), était certainement assez cool pour chroniquer comme il le fallait les derniers soubresauts d’une civilisation acharnée à se dépouiller de ses valeurs les plus vitales, mort comprise, et méritant le sort qui l’attend.

 

En compagnie de Marshall McLuhan et de son ami Paul Virilio, Baudrillard a été le grand théoricien d’un environnement électronique de plus en plus pris, comme l’araignée, dans sa propre toile. On s’imaginait, à tort, qu’il passait son temps a surfer l’internet ou restait collé à la télévision (non pas une, mais cinq à la fois), alors qu’il n’avait jamais cessé de taper de deux doigts à la machine et évitait soigneusement le petit écran. Il en avait, une fois pour toutes, décrypté le code. Comme les masses auxquelles il avait généreusement attribué sa propre allergie aux médias, il se déplaçait plutôt en silence et derrière l’écran. Enfant-bulle, Baudrillard a toujours fait en sorte de ne pas être contaminé par ce qui le fascinait le plus, virus électroniques compris. Comme les Situationnistes, il n’avait que mépris pour la culture et ses pitoyables avatars médiatiques, dont il était par force devenu l’analyste le plus lucide. Dans un monde où les différences sont en voie de disparition, il avait réussi à préserver sa propre indifférence, cultivant le vide philosophique dans l’espoir que de véritables événements finiraient par s’y prendre. “Pataphysicien à vingt ans, situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante – viral et métaleptique à soixante – toute mon histoire,” résumait-il en 1990 dans Cool Memories II. Pour un philosophe qu’on disait détaché de tout, il en est peu qui, autant que lui (et bien plus que les journalistes eux-mêmes) aient collé a l’évènement. Et lorsque celui-ci a soudain fait irruption – pas l’acte manqué de l’an 2000, mais celui, réussi, du 11 Septembre 01 – ayant gardé à son intention un espace secret dans sa théorie, il s’est révélé le seul capable de le reconnaître pour ce qu’il était. Son superbe "Requiem pour les Twin Towers» a été égal à l’événement, prolongeant sa puissance disruptive au lieu d’empiler, comme on l’a fait, des explications justes faites pour l’ensevelir. Il a fait en sorte que ce geste sans précédent absorbe tout ce qui le précédait ou qui pouvait le suivre, comme une bombe a neutron explosant a l’échelle du monde entier, sans laisser derrière lui de traces "historiques". C’était bien le moins qu’on pouvait espérer d’une réflexion à la mesure de ce temps qui, littéralement, a perdu le temps. Seul un philosophe asymétrique comme lui était capable de saisir au vol des stratégies de ce calibre. Un pataphysicien de la première heure, il n’a cessé jusqu'à sa mort de porter une bombe – le monde – dans sa gidouille.

 

Baudrillard n’était pas un philosophe universitaire, mais il était bien plus philosophe que beaucoup d’autre reconnus comme tels, étant un poète de la pensée, et un prophète du présent, capable d’anticiper avec une précision hallucinante la forme que le monde allait prendre. L’avenir le passionnait d’autant plus qu’il n’en espérait rien. Il était - on a tout juste commencé à s’en rendre compte - un des esprits les plus politiques de notre époque, d’autant plus iconoclaste et percutant qu’il n’avait aucun respect envers ceux qui se réclamaient d’elle. Contrairement à ce que la plupart des gens peuvent penser, il reste un des penseurs les plus réalistes de notre temps.

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Douglas Kellner, professeur de Philosophie de l’éducation à UCLA (Los Angeles). Il est l'auteur de "Théorie Critique, Marxisme et Modernité", "Jean Baudrillard : du Marxisme au Post-modernisme et au-delà", et de "Théorie Post-moderne : Interrogations critiques, spectacle médiatique et crise de la démocratie".

 

Baudrillard a toujours eu moins d’influence en France qu’à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons. Il incarne parfaitement le "maître à penser mondialisé", l’intellectuel qui compte des lecteurs et des disciples dans le monde entier, même si à ce jour on n’a pas vu émerger d’école baudrillardienne. Son influence s’est exercée pour l’essentiel aux marges de diverses disciplines qui vont de la sociologie à la philosophie en passant par l’histoire de l’art. Il est donc difficile d’évaluer son impact dans un domaine universitaire précis. Peut-être son importance vient-elle avant tout de ce qu’il s’inscrit dans la réaction postmoderne contre la modernité.

Alors même que son oeuvre devenait extrêmement populaire, l’écriture de Baudrillard s’est faite de plus en plus ardue, voire hermétique. C’est dans Les Stratégies fatales (1983) que se manifeste le plus clairement son évolution vers des spéculations métaphysiques, mais une métaphysique d’un genre bien particulier, fortement inspirée par la pataphysique. L’univers de Baudrillard, comme celui de Jarry, est régi par la surprise, le renversement, l’hallucination, le blasphème, l’obscénité, un désir de choquer et de scandaliser. Selon ce drôle de scénario métaphysique, les objets triomphent des sujets, dans la prolifération "obscène" d’un monde d’objets si incontrôlé qu’il déjoue toute tentative pour le comprendre, le conceptualiser, le canaliser. Au bout du compte, Baudrillard apparaît comme un théoricien complètement idiosyncrasique qui a poursuivi sa propre voie et développé son propre mode d’écriture et de pensée. C’est peut-être en tant que provocateur qu’il s’est révélé le plus précieux. Il a connu un long et beau parcours, et son ironie acerbe, ses provocations, ses défis à la pensée et au discours contemporains vont cruellement nous manquer.

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Norman M. Klein, critique, historien et romancier à Los Angeles. Il est l’auteur de "L’histoire de l’oubli : Los Angeles et l’effacement de la mémoire", et "Du Vatican à Vegas : histoire des effets spéciaux". Son prochain livre s’intitule "L’imaginaire du 20è siècle".

 

Si Baudrillard a été salué aux États-Unis dès ses premiers livres, notamment Le Miroir de la production, c’est surtout dans les années quatre-vingt, après la traduction dans Semiotext(e) de son essai "La Précession des simulacres", qu’il est devenu un prophète pour les critiques et les artistes américains. Et dans les décennies qui ont suivi, il est resté pour nous une figure canonique. Ses lamentos ironiques chroniquaient l’omnipotence croissante de l’économie du spectacle dans la guerre, la culture "post-urbaine", les médias.

 

Par-dessus tout, il offrait aux auteurs américains des perspectives de libération, même si à vrai dire ils ne les ont guère exploitées. Il a laissé entendre, non sans panache, que tous les systèmes d’objectivité littéraire se réduisaient désormais à des constructions artificielles, à des fictions se faisant passer pour des réalités. Il a même retracé, sur un mode ludique, des pérégrinations à la Raymond Roussel dans une Amérique imaginaire, d’une voix qui transformait le témoignage vécu en roman picaresque philosophique.

 

Il est flagrant que, trop souvent, les Américains en ont fait un auteur canonique et révéré, une preuve ontologique de l’existence de Dieu, telle l’idole d’une secte gnostique. Nombreux étaient les universitaires et les critiques qui le citaient comme s’il s’agissait du Tout Nouveau Testament, en parfaite contradiction avec sa pensée. Manifestement, il n’était pas dupe, loin de là.

 

L’oeuvre de Baudrillard m’a appris que le signe était trompeur et certainement pas univoque, et que l’essor de l’économie du spectacle substituait aux formes dialectiques de la culture un simple tourisme d’élite ou de masse. Je ris volontiers en repensant à lui : je l’imagine écoutant dix milliards de bouches croquer machinalement du pop-corn.

 

Baudrillard a trop souvent fait l’objet d’un malentendu aux Etats-Unis : on l’a pris pour un prophète qui conférerait une allure exotique et pittoresque à l’impérialisme du spectacle. Je vois en lui une figure bien différente, même si, honnêtement, je me suis fréquemment demandé s’il ne se sentait pas mal à l’aise d’avoir rejeté la logique de son argumentation initiale en redéfinissant la simulation à partir des années quatre-vingt-dix.

 

De fait, qu’est-il resté, après la fin de la guerre froide, du simulacre dans sa version de 1981 ? Rappelons les faits : en 1981, du moins dans le Paris de Baudrillard, on pouvait définir le simulacre comme une copie qui n’avait pas besoin d’original. Dès 1991, les choses avaient changé : le simulacre était devenu l’original. Il s’imposait comme le centre lumineux de toute mondialisation des marques. Ce simulacre actualisé n’avait rien d’un nocturne pictural fêlé (à tous les sens du terme), ni d’une "matrice". C’était simplement l’état d’esprit propre à faire vendre n’importe quoi.

 

Baudrillard apparaît ainsi comme une source première pour les historiens. Il a su analyser de façon très convaincante l’évolution de la simulation. Même son malaise d’après 1989 est révélateur de l’adaptation à une nouvelle étape de l’Histoire. Ainsi passera-t-il à la postérité pour être devenu justement ce qu’il croyait impossible : une figure historique d’une stature aussi impérieuse qu’ironique, un anti-sage, un structuraliste. À nous désormais de traquer le fantôme cruel qu’il a brillamment poursuivi si longtemps. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin]

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Mark Poster, professeur d’études du cinéma et des médias à l’université de Californie (Irvine). Il a traduit "Le Miroir de la production" de Jean Baudrillard et publié "Jean Baudrillard: Selected Writings".

 

Les marxistes américains ont réservé à Baudrillard un accueil mitigé. Certes, leur théoricien majeur, Fredric Jameson, était très lié à Jean dans les années soixante-dix, lorsque tous deux enseignaient à San Diego. L’essai, aussi célèbre qu’influent, que Jameson a consacré en 1984 à la culture postmoderne trahit fortement l’influence de Baudrillard. Mais d’autres, tel Douglas Kellner, disciple de l’école de Francfort et passionné par l’oeuvre de Marcuse, étaient plus réservés. Ils étaient gênés par le manque d’attention que Jean semblait accorder au processus du travail, et craignaient qu’il ne détourne l’attention d’une analyse sérieuse des modes de production. Et souvent ceux qui abordaient exactement les mêmes problèmes que Jean – tel Stuart Ewen, dont l’ouvrage Consciences sous influence, consacré à la publicité, a connu un retentissement considérable – ont soit critiqué soit purement et simplement ignoré son travail. Sa dissection fascinante de la culture contemporaine semble avoir rebuté, voire effrayé certains marxistes américains.

Son oeuvre n’en a pas moins touché un vaste public, à l’échelle de l’université américaine. Ses textes sur l’hyperréalité et le simulacre ont été lus par des dizaines de milliers d’enseignants et d’étudiants. Ses analyses et ses dénonciations de la culture médiatique ont inspiré d’innombrables auteurs et fortement infléchi l’orientation de la pensée critique américaine dans le domaine de la culture populaire. Ainsi n’est-il plus possible d’étudier Disneyland sans faire référence aux remarques brèves mais fécondes qu’il y a consacrées. De fait, avec Michel de Certeau, Baudrillard a selon moi davantage inspiré les études de la culture contemporaine médiatisée que n’ont pu le faire les épigones américains de l’école de Birmingham et du mouvement des études culturelles. M.P. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin]

 

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McKenzie Wark, professeur associé de sociologie à la Nouvelle École pour la Recherche Sociale de New York. Il est l’auteur du "Manifeste d’un Hacker", publié en France aux éditions Criticalsecret.

 

Selon Baudrillard, notre foi dans le réel n’est qu’une forme élémentaire de vie religieuse. Si l’on trouve pléthore de philosophes "réalistes", surtout en Amérique, personne en revanche n’ose remettre en question la réalité même du réel. La pensée de Baudrillard ne visait pas à démasquer l’irréel ; elle préférait se situer en dehors du processus de falsification. Pour lui, la théorie se rapprochait de la poésie : une opération consistant à réduire à néant le pouvoir du signe, voire à créer du néant à partir de ce pouvoir. Toutes ses thèses sont marquées par une tristesse radicale, et néanmoins toujours exprimées sous une forme des plus heureuses. Après l’échec de tant de projets apparemment "radicaux", il a poursuivi le dernier qui lui semblait possible, un échange symbolique échappant à la prolifération incessante de signes indéterminés. Il a restitué le monde au monde tel qu’il lui avait été donné : sous forme d’énigme. Du moins l’avait-il rendue plus élégante et plus étonnante. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin].

 

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Peter Halley, célèbre peintre et critique d'art new-yorkais. Il appartient au mouvement artistique simulationiste, né dans les années 80 et inspiré des idées de Jean Baudrillard. Il est aussi directeur des études de Peinture de troisième cycle à Yale.

 

La mort de Baudrillard a fait l’effet d’un choc, tant son oeuvre était justement hantée par la mort. Dans son essence même, le simulacre s’apparentait à une construction sophistiquée conçue pour nier la mortalité. Et l’écriture de Baudrillard représentait l’apothéose de la théorie linguistique du vingtième siècle, définissant le langage comme un "échange en soi", hermétique, autonome et tout-puissant.

 

Baudrillard s’est détourné de l’engagement politique qui régnait dans la philosophie française depuis Sartre. Il a rejeté l’existentialisme de Heidegger, lui préférant l’américanisme de Warhol et de Walt Disney. Dans son système de simulacres, le langage s’affranchit enfin de tout référent et de tout signifié : il se libère des contraintes du réel. Baudrillard était un alchimiste, un magicien qui jouait du langage. Loin de se cantonner à la poétique ou à l’interprétation, Baudrillard a donné au langage les moyens de réécrire le monde. Par la magie de son écriture, il a balayé les réalités du pouvoir, du travail, de la politique, et même de la mort. [Texte traduit par Serge Chauvin].

 

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Paul D. Miller alias DJ Spooky the Subliminal Kid. Figure de l’underground artistique new-yorkais et invité de la dernière Biennale de Venise, il est surnommé "le Boulez des platines". Son premier livre "la Science du Rythme" (2004) portait sur l’art contemporain et la culture du disc-jockey. Son premier film "La renaissance de la nation", réalisé en hommage au chef d’oeuvre de D.W. Griffith’s "La naissance de la nation" de 1915, sortira dans quelques mois sur les écrans. "Baudrillard : à la recherche du monde perdu"

 

J’ai fait la connaissance de Jean Baudrillard il y a plusieurs années, lors d’un colloque organisé au Whiskey Casino de Las Vegas par Chris Kraus et Sylvère Lotringer, de la revue Semiotext(e), et consacré aux processus aléatoires. Inutile de dire que le cadre était idéal pour une telle réflexion : au vacarme perpétuel des machines à sous répondait le va-et-vient continuel des congressistes entre débats et salles de jeu. Baudrillard avait prononcé sa conférence en costume lamé, tel un simulacre d’Elvis, tandis que je filtrais électroniquement la mienne pour lui donner un son aquatique. En y repensant, il me paraît évident que nous étions à la veille d’un tsunami philosophique et esthétique bouleversant la notion d’échange intellectuel à l’heure des hypermédias. Aujourd’hui, l’omniprésence dans la vie quotidienne d’Internet, du téléphone portable ou du i-Pod, la mondialisation d’événements médiatiques tels que le 11 septembre ou le SRAS, nous font comprendre à quel point sa pensée était prophétique. Baudrillard demeure avant tout le philosophe qui nous a mis en garde contre les simulacres, et les événements actuels – la guerre en Irak, l’économie mondialisée, la destruction de La Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina – nous rappellent brutalement que nous vivons dans un monde qui a de moins en moins prise sur la "réalité" sous-tendant les mythes de l’époque. Dans ce monde de paysages artificiels et lugubres, où l’on ne peut échapper aux conséquences psychologiques des transformations sociales, écologiques et technologiques, ses paroles lumineuses nous montraient comment donner un sens aux mille façons dont notre espèce humaine détourne la nature. Moi-même, simple étudiant au début des années quatre-vingt-dix, je voyais en lui une figure intellectuelle capable de dissiper le flou du malaise culturel américain dans cette période post-tout. J’étudiais la littérature française à une époque où l’Amérique semblait hypnotisée par la fin de la guerre froide : je suivais des cours où s’égrenaient les noms de Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard, Baudrillard, Althusser, Lacan, ponctués par ceux de Badiou, Kristeva, Hélène Cixous, Luce Irigaray, Monique Wittig… La liste était longue, mais on m’aura compris : ce que toutes les figures de ce panthéon ont en commun, c’est sans doute la quête désespérée de nouveaux outils intellectuels pour saisir comment le paysage médiatique, presque inconsciemment, envahit et fait éclater l’intériorité de l’individu.

 

Ce que je dois à Baudrillard, c’est une mise en doute, un droit au soupçon : soupçon face aux intentions des gouvernements, des entreprises, des idéologies et même des gens. Comme celle des écrivains de science-fiction J. G. Ballard ou Bruce Sterling, son oeuvre oscillait entre la description du monde au présent et l’inquiétante étrangeté des réseaux qui font tenir "le réel". Pour lui, le "simulacre" prolongeait le "spectacle" de Guy Debord : la "révolution" se confondait avec l’hyper-consumérisme, et chacun la pratiquait en guise de "liberté". Mais c’est un libre choix, bien sûr… Je n’insinue rien, je me demande simplement où sont passés le doute et le soupçon qui naguère faisaient trembler le monde.

J’ai écrit ces lignes tout à l’heure, sur un vol Tokyo-Istanbul, et à présent, au cybercafé de l’hôtel Buyuk Londra, je relis Baudrillard, le maître du soupçon, comme s’il disait : ne conçois jamais d’idée que tu ne puisses garder pour toi. Je médite cette intuition, qui mène à une méta-critique : elle postule une pensée moderne fondamentalement distante et secrète, que l’on ne saurait proférer qu’au titre de discours marginal et périphérique. En cette aube du XXIe siècle, du nouveau Nouveau Monde, à l’ère des kamikazes, des présidents fous, des milices fondamentalistes et des armées privées multimédias, la voix de Baudrillard doit résonner en nous : elle nous dit que ce que nous chérissons aujourd’hui, ce sont les séductions de la réalité. Nous exprimons le monde. Nous réformons, nous remixons, nous reformatons l’assentiment du monde occidental. Une telle analyse est plus cruciale que jamais. Elle est bien loin, l’époque du Vietnam. Il faut réécrire le scénario : pour nous, enfants de la fin du vingtième siècle, la mémoire est une denrée rare. Quand on regarde dans le rétroviseur… Mai 68 va fêter ses quarante ans, et notre génération ne repense guère aux bonzes s’immolant par le feu, à Mao, à Staline et à l’origine des problèmes actuels. Je repense à ce moment presque innocent du milieu des années quatre-vingt-dix où Baudrillard, en costume lamé, nous a rappelé que ce sont les processus aléatoires du monde qui nous procurent de la joie. Par ce simple geste, il a je crois montré la voie à bien des jeunes artistes, écrivains et musiciens, en ravivant cette vérité : un autre monde est possible. [Texte traduit par Serge Chauvin].

 

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Avital Ronell, philosophe deleuzienne de renommée internationale, professeur à l’université de New York. En France, elle a publié "Telephone Book" chez Bayard, ainsi que "Stupidité" et "American Philo" aux éditions Stock.

 

Jean Baudrillard a lancé un chantier de réflexion qui, pour beaucoup d’entre nous, semblait enfin prendre au sérieux l’insurrection nietzschéenne et dépasser les étapes balisées de la modernité. Il a désinhibé tout un domaine de pensée, l’arrachant à la stagnation et au poids écrasant d’un certain monumentalisme historique. Il a été parmi les premiers à prendre la tangente, à mettre à nu les limites fictives et les systèmes illusoires, tous ces dispositifs de dissimulation et de malaise référentiel sur lesquels s’appuyaient nos tendances discursives. Loin de remplacer une autorité épuisée par une autre, il a dévoilé les complexités (souvent occultées) du sens et de la scène de l’inconscient politique. Par ailleurs, ce qui nous frappait, c’était le potentiel d’agression – souvent rafraîchissant, toujours stupéfiant – dont pouvait témoigner son oeuvre, à l’encontre de Foucault par exemple. Il a introduit un ton nouveau, brusque et tranchant, dénué de pathos, dans les rapports qu’on croyait entretenir avec des prédécesseurs glorieux et souvent intouchables. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin]

 

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Rosalind Krauss, critique d'art et professeur à l'Université de Columbia à New York.

 

Le contrefactuel, ce paradoxe qu’on oppose stratégiquement aux faits historiques, nous demande de spéculer sur le "et si… ?" : et si, par exemple, l’oeuvre de tel ou tel auteur n’avait jamais été publiée ? et si les vainqueurs de telle ou telle guerre l’avaient perdue ? Dans le cas de Jean Baudrillard, les historiens et critiques d’art pourraient méditer sur cette période qu’on a baptisée le postmodernisme en se demandant : "et si les réflexions de Baudrillard sur le simulacre et le “fétichisme du signifiant”, autrement dit l’“objet comme signe”, étaient restées inconnues ?" Son oeuvre théorique a été en effet considérée comme essentielle, au point que son article "La Précession du simulacre" figurait en bonne place dans l’anthologie Art After Modernism: Rethinking Representation ["L’Art après le modernisme : repenser la représentation"], dirigée par Brian Wallis et publiée en 1984 par le New Museum of Contemporary Art de New York.

Parmi les artistes dont la pratique serait inconcevable sans cette contribution au discours esthétique figurent Cindy Sherman, Andy Warhol ou Robert Rauschenberg.

 

Le modernisme a renoncé à la représentation pour privilégier le matériau comme origine démontrable d’un tableau ou d’une sculpture : la surface picturale ou sculpturale reproduisait en termes abstraits cette origine physique. Le simulacre, qu’on pourrait définir comme une copie sans original, pousse Baudrillard à citer la parabole de Borges sur la carte géographique qui finit par recouvrir complètement le territoire qu’elle est censée représenter, au point que le double se confond avec l’objet réel. Il ne s’agit plus, explique-t-il, de simuler un être ou une substance de référence. Il s’agit d’engendrer par des modèles un réel sans origine ni réalité : un hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, et il ne lui survit pas. Désormais, c’est la carte qui précède le territoire.

 

L’idée d’une copie sans original a été exploitée par les artistes postmodernes pour saper l’idée d’un sujet humain à l’origine de ses propres actions, pensées ou expressions. S’il faut lire les sujets de Cindy Sherman comme une simple agglomération de tous les films, slogans publicitaires et autres spectacles marchands qui précèdent l’existence même du sujet, alors on peut y voir des simulacres. On retrouve la même présentation de la conscience comme simple simulacre dans les combines (assemblages) de Rauschenberg comme dans les portraits de Warhol.

 

La "précession du simulacre" chère à Baudrillard est également illustrée par l’architecture postmoderne, qui renverse l’idée, héritée du Bauhaus, selon laquelle "la forme suit la fonction" : dans cette optique, l’extérieur d’un édifice était censé en exhiber les structures internes, des pilotis le séparaient du sol pour en rendre visible l’infrastructure, et les sols dépassaient en porte-à-faux de ces pilotis (créant un espace horizontal baptisé "cantilever") pour révéler l’existence de poutrelles métalliques cachées formant une charpente interne destinée à supporter à la fois la gravité et les tensions latérales.

 

À l’inverse, les architectes postmodernistes, tels que Michael Graves ou Robert Venturi (ou Philip Johnson dans la dernière partie de sa carrière) ont renié cette doctrine au profit d’un habillage ornemental qui représente des colonnes classiques ou des enjolivures rococo, rejoignant ainsi Baudrillard et sa théorie radicale de "l’objet comme signe". Baudrillard lui-même avait proclamé l’avènement historique de cette redéfinition, à peu près en ces termes : le passage de signes qui dissimulent quelque chose à des signes qui dissimulent qu’il n’y a rien marque un tournant décisif. Les premiers supposent une théologie de la vérité et du secret (dont procède encore la notion d’idéologie). Les seconds inaugurent une ère de simulacres et de simulation. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin].

 

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Kathryn Bigelow, réalisatrice hollywoodienne majeure. On lui doit par exemple "Point Break" en 1991 ou "Strange Days" en 1995.

 

Que peut-on dire de Baudrillard ? Ses visions étranges et percutantes ont capturé l’époque, et son pouvoir de prédiction –il s’est aperçu très tôt de la montée en puissance des médias, était exceptionnelle. Quand j’ai fait mon propre film SF de réalité virtuelle, "Strange Days", Baudrillard exercé une forte influence sur ma pensée. Sa prescience de l’hyper-réalité –d’un monde dans lequel l’image apparaît comme plus réelle que l’original- a été une inspiration constante, comme un bain révélateur de photographie, colorant chaque plan, donnant forme au film. Sa disparition crée un vide immense, qui va se faire profondément ressentir dans ce monde média-centré.

 

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Jim Fletcher, poète, écrivain. Il est aussi acteur et joue dans la troupe des "New York City Players".

 

Peut-être que les choses sont plus faciles à voir au commencement, ou juste avant le début, au moment où c’est un peu comme si vous étiez en train de les inventer plutôt que de les décrire. C’est plus facile, mais cela exige un genre très spécial de modestie combiné au délire dans la quête. Quand vos livres ont été publiés pour la première fois aux Etats unis, je les ai trouvé formidables parce que vous articuliez des choses qui étaient bien là mais pour lesquelles il n’existait pas de concept. Ou alors votre formulation était la meilleure, parce qu’elle n’était ni prescriptive ni une lamentation, bien que vous parliez d’une immense désolation déjà à l’oeuvre ! mais vos écrits semblaient toujours être là et pas là, ils semblaient compter et ne pas compter-

 

Nous sommes en plein dedans. Nous avons grandi dans ce rien. Nous le reconnaissons, et Nous le sommes. Vous nous décriviez, nous. Et c’est drôle d’être soi-même décrit. C’est notre part de la dialectique. De nous fourvoyer à votre propos. C’est notre droit. Pardonnez-nous d’être excités. D’attraper le ballon et de courir avec – dans la mauvaise direction ! Peut-être que le fait d’être compris n’est pas si formidable, peut-être est-ce surestimé.

 

Lorsque j’ai voulu me pencher plus sérieusement sur votre sujet, je suis allé à la librairie Labyrinth et j’ai acheté cinq livres : le "Coran" avec une couverture dorée pour vingt dollars ; une traduction améliorée de la "République" de Platon pour quinze ; la meilleure édition du "Symposium" parmi les nombreuses disponibles pour treize ; "Acteurs et Chanteurs" de Richard Wagner pour 4,98 dollars, et votre "Symbolic Exchange and Death", en livre de poche, qui ne se trouvait pas dans la section Philosophie mais dans la section Cultural Studies, pour – et cela m’a surpris, j’ai cru qu’il s’agissait d’une erreur – 55 dollars. En rentrant chez moi dans le train j’ai acheté un exemplaire du New York Post. C’était le jour où Imus a été viré [Don Imus est une star des médias américains. Début avril, il avait traité les basketteuses de l’équipe de la Rutgers University, qui venait de perdre le championnat universitaire du Tennessee, de "nappy-headed hos", ce qui revient à les traiter de prostituées noires. La déclaration fit scandale]. Je me suis mis à lire tous les titres (par exemple "Voyage d’affaires fatal") et je suis sorti au niveau de la 96è rue pour attendre l’express, en oubliant tous les livres sous mon siège dans un sac blanc. Des larmes me sont montées aux yeux. C’est seulement maintenant que je réalise que j’aurai pu rattraper la ligne locale avec l’express et peut-être récupérer mes bouquins!

 

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Tim Griffin, poète et écrivain new-yorkais, éditeur en chef de la revue "Artforum International". Il a publié de très nombreux essais, dont "Contamination" en 2002, en collaboration avec l’artiste Peter Halley.

 

"Je n’ai jamais lu Baudrillard", a dit un jour le peintre Richard Prince en réponse à un journaliste qui lui demandait de citer les théoriciens des médias qui avaient pu l’influencer dans les années 80. Cette déclaration est plutôt suspecte, mais peut-être également juste pour cette raison précise : l’influence réelle de Baudrillard sur le monde de l’art a longtemps semblé résider dans son obscurité même – dans sa présence et son absence simultanées, dans son existence comme nom ou idée, ou mieux peut-être (pour utiliser le langage élaboré d’aujourd’hui) en tant que "inconnu connu". Quand il ait apparu pour la première fois aux Etats unis avec ses "Simulations" en 1983, les graines du discours de Baudrillard (la logique de plus en plus généralisée qui fait que tous les aspects de la société sont distillés dans un réseau d’information ; l’indifférenciation entre public et privé; et la notion de criticalité devenue problématique) allaient trouver un sol fertile parmi les artistes qui cherchaient à traiter des mécanismes de la culture de masse et de sa vaste circulation d’images en reproduction. Et pourtant le travail du théoricien n’offrait au mieux qu’un parallèle provocant avec le leur, plaçant un point aveugle dynamique sur le miroir qu’il tendait à la société et à ses fonctionnements. Prenez son essai "Que faites-vous après l’orgie ?", publié dans Artforum quelques mois seulement après la publication de "Simulations" : Par des tournures allégoriques et poétiques (faisait glisser la définition même de l’obscénité), le texte détourne les yeux de l’art, ne cherchant jamais à l’expliquer, semblant aussi fictionnel qu’analytique, tenant ensemble le brouillard et la lumière, présentant une opacité impertinente rivalisant avec ce que disait Prince. L’ironie de la situation est qu’une telle posture et son succès dans les cercles artistiques – sa prolifération virale par la vertu d’une performante résistance à la définition – ont donné moins une façon de considérer l’art qu’une manière de mettre en relief les conventions admises de la présentation artistique. Et cette qualité rend sans doute Baudrillard encore plus pertinent pour l’art aujourd’hui, puisque sa dérision subséquente de la "conspiration" de l’art semble être une parfaite réplique à l’émergence de la criticalité comme style auto-légitimant au sein d’un art contemporain qui était en train de proliférer – et qui est l’objet de spéculation financière – comme jamais auparavant. Sa déclaration de la "nullité" de l’art ouvre de nouveau un certain potentiel – autour de l’art, et dans le langage dans et autour de l’art- là où autrement le plus souvent il n’y en a aucun.

 

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Chris Kraus est écrivain et vit à Los Angeles. Co-éditrice des éditions Semiotext(e), elle a organisé en 1996 les conférences sur la "Chance" dans le désert en hommage à Jean Baudrillard.

 

Dans le casino de Whiskey Pete à Primm, Nevada, durant le Colloque sur la Chance de novembre 1996, 400 personnes se sont assises par terre, à 2 heure du matin, pour écouter Jean Baudrillard donner une conférence sur la Mort du Réel. A cause des drogues, de l’heure tardive, de l’accent français prononcé de Jean, de la traduction bâclée, et le fait que peu d’entre nous étaient des philosophes aguerris, les gens ici réunis entendaient au mieux un mot sur cinq. La réaction était extatique. Jean portait une costume lamé or de Liberace, et bien qu’il fut gourou bien malgré lui, il était disposé à accepter ce que le public lui donnait : un amour pur, inconditionnel et sans mélange. Imaginez, Johnny Cash en train de se produire à la prison de Folsom. (Nous étions prisonniers de notre très haut sens de l’ironie). Le facteur Père Noël. Baudrillard était comme William S. Burroughs à la fin de sa vie – une de ses rares figures publiques dont la présence véhicule une promesse de bonheur au-delà de tout contenu littéral, au-delà de tout effet de mode. Ses livres étaient écrits en aphorismes – le genre de textes dont chaque page est marquée par un Post-it, chaque phrase soulignée. Pour ses dernières apparitions publiques à New York en novembre 2005, des centaines de jeunes gens faisaient la queue dans la rue. Il était visible qu’ils ne venaient pas uniquement écouter ses étourdissantes conférences sur Abou Graïb, mais pour pouvoir dire des années plus tard : j’y étais, j’ai entendu Jean Baudrillard. Modeste, indépendant, l’humour dévastateur, le travail de Jean rendait compte de l’urbanité perdue du milieu du 20ème siècle tout en parlant du futur et dans le futur. Ses écrits décrivaient le présent avec une acuité à couper le souffle sans jamais devenir programmatique. Pas étonnant que les fans se soient amassés autour de lui. Gaiement nihiliste, le travail de Baudrillard nous donnait les moyens de transformer nos propres et vagues perceptions en quelque chose de plus grand, plus systémique, et totalement cristallin.

 

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Michael Silverblatt, "le meilleur lecteur d’Amérique" selon Norman Mailer. Il présente et produit sur la radio publique la grande émission littéraire Bookworm.

Lorsque j’ai lu pour la première fois "Simulations" de Baudrillard, dans Sémiotext, sa toute première édition américaine, j’ai été stupéfait par sa capacité à faire ressurgir un souvenir enterré.

 

Quand j’avais dix ans, en 1962, ma mère travaillait pour une entreprise appelée Simulmatics. Leur projet, soutenu par le gouvernement américain, consistait à recréer un village vietnamien par simulation informatique et à définir la propagande la plus efficace possible pour pousser les Vietcongs à la reddition.

Ce projet top secret n’a jamais été évoqué dans la presse américaine. Le livre de Baudrillard avait le don d’expliquer un secret bien gardé. Le talent de Baudrillard était de traiter l’information et d’utiliser ses résultats pour créer la sensation du présent tel qu’il surgit dans le futur. Son oeuvre a l’immédiateté du fait et la résonance de la science fiction.

 

Michael Tolkin, écrivain et scénariste de Los Angeles. Il est notamment l’auteur de "The Player", adapté au cinéma par Robert Altman.

 

Sophie Calle est venu à Los Angeles au début des années 80. Elle photographiait les anges de la cité des anges, et quelqu’un nous a présenté l’un à l’autre. Elle est venue chez moi et a pris des photos de quelques anges en plastique bon marché, simples et sans peinture, que ma femme et moi conservions sur un mur du living room. C’était le seul "mémorial" que nous pouvions tolérer après deux fausses-couches. Au cours de la conversation, je lui ai dit que j’étais en train de lire Baudrillard, et quelques années plus tard, sans avertir, Baudrillard m’a appelé lors de son séjour à Los Angeles.

 

Je l’ai emmené faire le tour des studios d’Universal City. Cet endroit est-il connu en-dehors des Etats unis ? Il faudrait une encyclopédie pour montrer son importance. Après Disneyland, c’est la plus grande attraction touristique de Californie. Imaginez "Movieland" comme une zone de Disneyland entre "Fantasyland" et "Tomorrowland". Le clou du tour est un voyage en tram à travers les véritables studios d’Universal. Des millions de personnes font le tour chaque année. Pour rendre les choses parfaitement baudrillardiennes, le tour passe devant les faux-décors dessinés pour ressembler à de vrais décors de cinéma. Passant devant une demeure de plantation qui n’était que façade, avec rien derrière, le guide expliqua, "Ceci est une façade. Est-ce que quelqu’un dans le bus sait ce que "façade" veut dire?" Baudrillard ne répondit pas.

 

J’ai écrit ma seconde nouvelle "Accident de parcours", après avoir lu deux de ses essais, sur lesquels je n’arrive pas à mettre la main ce matin. Le premier décrivait un crash d’avion en France et la récente profanation des corps alors qu’ils étaient collectés et rassemblés. Le deuxième était celui qui démarre sur la question "Pourquoi y a-t-il deux tours au World Trade Center ?"

Quelle honte que tant des acolytes américains de la French Theory soient des pervers fous détruits par leur propre confusion chic et pour lesquels le malentendu tient la place de la pornographie, mais je ne pense pas que ce soit la faute de Baudrillard. Je ne le connaissais pas très bien, mais il était très clair quand il parlait avec son grand sens de l’humour. Je garde en moi cette pensée du "Crime Parfait" :

 

"La règle absolue est de rendre plus que nous n’avons reçu. Jamais moins, toujours plus. La règle absolue de la pensée est de rendre le monde tel qu’il nous a été donné – inintelligible. Et, si possible, de le rendre encore un peu plus inintelligible”.

 

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Lawrence D. Kritzman, professeur de français et de littérature comparée à Dartmouth (USA). Auteur de nombreux ouvrages sur la littérature de la Renaissance et la pensée intellectuelle française.

 

Agent provocateur Jean Baudrillard a été témoin ironique des évènements médiatisés des temps modernes. En rejetant la transcendance de l’Histoire, il s’est déclaré partisan de “l’immanence de la vie quotidienne”. Inspiré par la société de spectacle de Guy Debord et de l’oeuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique de Walter Benjamin, Baudrillard a mis en lumière la fonction séductrice de la simulation dans les médias et la nécessité de démystifier l’illusion du réel. Soulignant la qualité aléatoire des objets, Baudrillard a reconnu l’importance de la cyberculture et la virtualité dans l’énigme constituant la dimension symbolique du monde contemporain. Dans cet univers postmoderne auquel nous n’avons pas de véritable accès l’image devient référent et la réalité devient insaisissable.

 

Penseur inclassable, Baudrillard prévoit la mort de l’intellectuel public universel et le déclin de l’économisme marxiste. Critique incontournable des intellectuels de la gauche qui se croient capable de changer la vie, Baudrillard suggère que nous avons survécu au pire. Au lieu de voir les masses comme victimes d’une idéologie dominante, il les perçoit comme les complices de cette pourriture sociale. Plus de rêves révolutionnaires, plus de métadiscours épique. Dans ce monde à l’envers Baudrillard nous a mis en garde contre le discours totalitaire du Bien-Etre.

 

En terre américaine Baudrillard a eu une influence importante dans plusieurs domaines de savoir : théorie critique (philosophie et sociologie), étude des medias, cinéma, architecture, et photographie. Il inspire des artistes ainsi que des cinéastes comme le témoigne “Matrix”. C’est grâce à Sylvere Lotringer, directeur perspicace de la revue Sémiotext(e), que l’oeuvre de Baudrillard a été découvert par un public américain. Ayant fait la connaissance des artistes de l’avant-garde comme Andy Warhol pendant ses séjours à New York, Baudrillard flâne dans les archives des musées Whitney et Guggenheim où il découvre dans la creation artistique les modèles tropologiques de l’excès dans sa propre écriture.

 

Attiré par les splendeurs et misères de notre nouveau monde, Baudrillard a découvert chez nous l’origine de la modernité; l’Europe pour lui n’est que la version soustitrée d’une réalité secondaire. Depuis 1990 Baudrillard est devenu parfois (injustement) victime de l’établissement néo-conservateur américain qui a critiqué ses essais. Dans La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991) Baudrillard prétend que la première guerre en Iraq, produit par “une surenchère de performances technologiques” n’en était pas une car il n’y avait pas de sacrifices. Attaqué comme agent de l’ennemi, Baudrillard devient symbole de l’antiaméricanisme français et nihiliste devant la tradition des lumières. Réfutant, dans un autre contexte, la pensée scientiste traditionnelle, Baudrillard est accusé par le physicien américain Alan Sokal d’être une imposture intellectuelle (symptôme du soi-disant “cancer” attaché à la French Theory) par son désir de rendre la réalité problématique. Son article dans Le Monde, où il décrit l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre comme quelque chose que “nous avions tous rêvé”, est perçu par certains comme symptôme d’un manque de sensibilité pour cette tragédie américaine. Rien de telle. Son analyse du terrorisme en tant que fracture de la seule puissance mondiale se manifeste au niveau symbolique dans un système où la mort est exclue. Oubliant que le messager n’est pas forcément le message, ces critiques ne considèrent pas la nécessité d’avoir une altérité irréductible inscrite dans un contexte théorique.

 

L’insolence de cet esprit critique dévoile la liberté d’une pensée ironique qui séduit par la puissance de la parole. Engagement paradoxal d’un poète qui se prend pour sociologue et qui fait de la théorie une chose étrange et provocatrice. 

 

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Eric Gans, professeur de français à l’université de Californie (Los Angeles). Il édite la revue Anthropoetics.

 

Lorsque j’ai connu Jean Baudrillard en 1976, il avait déjà enseigné à San Diego, et peu de séduction était nécessaire pour l’attirer à Los Angeles l'année suivante. Je regrette n’avoir pu l’y faire revenir tous les ans. De tous les intellectuels français, Jean était le plus simple, le plus chaleureux, le plus facile à vivre. Il était le grand théoricien de la société de consommation, celui qui l’a affranchie de l’analyse purement négative de Veblen et de l’école de Frankfort. Parmi ceux qu’on pourrait qualifier de postmodernes, c’est Jean qui méritait à la fois le plus et le moins ce titre . Le plus, parce qu’il poussait jusqu’au paradoxe son refus de donner au référent la priorité sur le signe ; le moins, parce qu’il refusait de conclure de la domination du signe à la domination tout court. Pour lui, notre société post-industrielle a beau comporter dominateurs et dominés, elle a pour vocation de différer la domination, sinon de la transcender. Le jour où nous parviendrons à différer la tyrannie encore absolue de la mort, nous aurons la joie de voir Jean revenir en simulacre parmi nous.


© Les Nouvel Observateur


Endnote


1 This memorial was posted on the website of Les Nouvel Observateur on

July 23, 2007: http://tempsreel.nouvelobs.com/file/325233.pdf

 

 

 


© International Journal of Baudrillard Studies (2007)

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