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ISSN: 1705-6411

Volume 4, Number 2 (July, 2007).


Les Exilés du dialogue: La Généalogie De La Disparition1

Jean Baudrillard

(Paris, France)

 

and

 

Enrique Valiente Noailles

(Buenos Aires, Argentina)

 

Ne jamais chercher l’autre dans l’illusion terrifiante du dialogue.2

 

Jean Baudrillard: C'est Ie commencement de la fin, si j'ose dire. Les choses sont réalisées par Ie langage, et en même temps court-circuitées par lui. Ainsi de la lutte des classes. Quand Marx en énonce Ie concept, quand celui-ci affleure à la conscience, historique, c'est que la phase sauvage de la lutte de classes est déjà terminée. « Quand je parle du temps, c'est qu'il n'est déjà plus », disait Apollinaire. C' est difficile à saisir, puisque, seIon la conception d'usage, c'est là au contraire que l'histoire commence. Mais la genèse et Ie destin des idées est plus complexe. La réalité existe de par le langage, puis, tout doucement, a l'ombre du langage, elIe cesse d'exister. Sans doute en est-il de même pour Ie concept tout récent de mondialisation, qui, s'est toue à coup lui-même mondialisé. Cette sou­daine diffusion ne voudrait-elle pas dire qu'elle est au fond achevée, et qu'on est en train de passer à autre chose?

Enrique Valiente Noailles: C'est bien, cette idée, ça se matérialise et s’achève en quelque sorte. C’est aussi le soupçon de Hegel: la philoso­phie apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et ter­miné son processus de formation. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol.

Baudrillard: La mondialisation est là depuis longtemps, dans les affaires, la finance, la culture, la drogue, les moeurs, la musique, la pornographie (sans doute la première exten­sion  «mondiale »). Ce qui est nouveau, c'est que l’on en a inventé le concept (et du coup celui d'antimondialisa­tion). C'est un moment décisif que celui de l'invention du concept – celui de l'inconscient chez Freud ou de la lutte de classes chez Marx. Mais ce moment d'appari­tion est aussi celui d'un début de disparition, du com­mencement de la fin de ce qu’il désigne. C'est en effet comme la philosophie chez Hegel, qui apparaît au cré­puscule. Sommes-nous déjà au crépuscule de la mondia­lisation? Ainsi, l'apogée de la mondialisation serait scellé par I'evénement de sa fin – en l'occurrence, Ia destruc­tion des Twin Towers, qui en étaient l'emblème. Évé­nement survenu d'aiIleurs peu après l'avènement du concept. Tout comme la chute du mur de Berlin inau­gurait la fin d'une certaine histoire, celIe qui précé­dait justement l'ere du mondial.  Mais quelle situation nouvelle inaugure l'événement du 11 septembre? C' est un fait paradoxal que toutes ces choses qui, une fois consacrées par Ie concept, c'est-à-dire comme valeur nominaIe, s'évanouissent du même coup comme réalités. Quand elles deviennent Ie leitmotiv ou la référence obligée d'une culture, c'est alors qu'elles sont en train de disparaître. Les vaIeurs ne brillent ainsi que sur leur déclin, et même parfois, comme les étoiles mortes, leur lumière ne nous parvient que lorsqu'elles n'existent déjà plus. La pensée, elIe aussi, comme Ie Messie de Kafka, arrive toujours avec un temps de retard. Tel est Ie destin de la valeur (economique, morale ou politique). Apres leur moment d'assomption, qui fut celui de I' universel, au elles étaient garanties par une sorte de fonds or, et d'équivalence transcendante, elles tombent dans l'extase de la valeur, où elles ne s'échangent plus contre rein, mais où eIles circulent de plus en plus vite, et tournent de plus en plus vite sur leur orbite – c’est Ie stade paroxystique de I'indistinction de toutes les valeurs. La sexualité pourrait faire l'objet de Ia même analyse. Du moment où elle est partout nommée et repérée, c' est pour elle la phase terminale.

Noailles: il se peut que Ie fait de nommer soit la forme la plus secrète du rétroviseur (McLuhan disait qu’une époque ne pensait qu'en rearview). Le langage serait-il une forme du désespoir face à ce qui disparaît, tout en étant un agent de cette disparition? Le langage balance-t-il, comme Ie monde, entre la récupération de ce qui est en voie de disparition et l'anéan­tissement de ce qui se veut unilatéralement réel?

Baudrillard: L'histoire aussi, dans ce sens-Ià, on se Ia projette rétrospectivement. Tous ces concepts fondateurs ne se fondent que sur Ies noms qui les énoncent. C'est une sorte de généalogie de la disparition. Cela rejoint aussi ce que Lacan disait du langage, que celui-ce n'est pas ce qui fait sens, mais ce qui est Ià à Ia place du sens. Nous pensons naïvement au contraire que là où il y a Iangage, il y a sens, alors que, quand Ie langage advient, Ie sens n'est plus Ia véritablement. (Et réproquement d'ailleurs: quand Ie sens l’emporte, Ie langage n'y est plus.)

Noailles: C’est peut-être Ie vide de quelque chose qui appelle Ie langage à le nommer, quand cela commence à s’achever, c'est Ie vide qui propose...

Baudrillard: …et c'est Ie langage qui dispose. Autrememt dit, c'est quand les choses disparaissent que l’on cherche à les vérifier, que tout Ie dispositif de vérification par Ie Ian­gage se met en marche. Et plus on vérifie, plus la réalité s'estompe. C'est un effet paradoxal et pervers que la raison ignore. Elle ne sait que prouver et fournir des preuves. Mais ce qui dans la vérité n'est que vérité reIève de l'illusion. Avec Ie langage, Ies choses présentent leur lettre de créance. Mais cela ne fait que tendre un miroir à leur disparition.

Noailles: II y a deux paris. Le premier, comme on disait avant, c’est que tous les grands concepts – L’inconscient, l’histoire, etc. – sont inventés, its ne sont pas découverts. Mais ta thèse va encore plus loin: quand Ie langage advient, ce qu’il  nomme a détà disparu.

Baudrillard: Quand quelque chose se réfléchit et à partir du mo­ment où ça se réfléchit, c'est que cela ne se pense plus. Là où s'arrête la pensé, là commence la réflexion. Cela rejoint la fable de Borges sur Ie Peuple des Miroirs. Fable fantastique: Ies peuples vaincus sont condamnés par I'Empire à la réclusion derriére les miroirs, où ils ne font plus que refléter I'image de leurs vainqueurs. Mais un beau jour, ils se mettent à leur ressembler de moins en moins, et finalement ils repassent de l'autre côté du miroir et envahissent l'Empire...

Noailles: Cest une histoire de révolte silencieuse.

Baudrillard: C'est toute I'histoire de la représentation. Ceux qui sont condamnés à la ressemblance et à la representation sont les vaincus. La représentation est une condition d'eclave. Pour se libérer, il faut briser Ie miroir de la représentation. Derrière chaque image, derrière chaque représentation, derrière chaque concept peut-être, il y a un vaincu, il y a un disparu. Mais qui n'est pas mort, et qui attend de ne plus ressembler, de ne plus être un simple reflet, et de resurgir victorieusement. On peut faire ici un détour vers Ie politique: c' est exactement ce qui se passe quand les gens ne veulent plus être repré­sentés, quand ils n'acceptent plus cette ressemblance, cette « représentance », ni d'être en quelque sorte assignés a résidence derrière Ie miroir. L'histoire des Peuples du Miroir, c' est Ie destin des majorités silencieuses.

Noailles: Mais ce sont les politiques eux-mêmes qui, depuis long­temps, ont fait allègrement leur deuil de la représentation!

Baudrillard: C'est vrai, l'Empire Iui-même, Ie système ne fonctionne plus à la représentation. Mais, enfin, ce duel entre la représentation, Ia réflexion et Ia pensée qui, elle, est au-delà de tout reflet, ce duel existe toujours.

Noailles: Alors le langage lui-même pourrait, outre une forme primordiale du monde, n’etre que Ie miroir de ce qui a dis­paru. Ou peut-être un miroir qui retarde...

Baudrillard: Oui, une assignation des choses à résidence dans leur concept même, dans Ie langage qui les nomme. Et l'Empereur serait quelque chose comme Ie Maître du Ian­gage. Cependant, Ie langage Iui-même peut disparaître, avec I'apparition des langages numériques – et Ie miroir lui-même disparaître, avec l'apparition de l'écran.

Noailles: Si la forme reflétée disparaissait, il ne serait même plus possible de briser Ie miroir. S'agit-il d'une disparition d'un autre ordre, d'une extermination ?

Baudrillard: Oui, c'est la fin du jeu du monde et de la pensée, du jeu du monde et du langage. Avec Ie stade virtuel de l'écran, qui efface Ie stade du miroir, Ie monde et Ie lan­gage disparaissent simultanément. Cette fonction de distanciation qui est celle du langage, de se distinguer de Ia matérialité par Ie concept, et d'être pourtant un fragment du monde, du monde matériel – et sans qu'il y ait emprise de I'un sur I'autre, mais récipro­cité de l'uI et de l'autre – cette  conjunction paradoxale extraordinaire, c'est elIe qui est en danger. Avec l'organisation numérique et systémique, on est dans un dispo­sitif qui n'est même plus représentatif, mais purement opérationnel.

Noailles: Mais qui est en quelque sorte une autre matérialisation du langage.

Baudrillard: Certes, mais dans des éléments extrêmement simples, qui ne sont  plus des signes, mais des chiffres. Un monde inerte qui ne te répond plus que par une information stérilisée, c'est-à-dire expurgée de toute connotation d'affect ou de sens. Dès lors, l'échange est vraiment impossible, mais ce monde-là, celui du virtuel, ne se pose plus la question de I'échange impossible, il a avalé son propre miroir, il a avalé sa propre référence, il est à lui-même sa propre vérité. Plus de transcendance, donc plus d'inter­rogation. On est vraiment devant ce que Hegel appelait « la vie, mouvante en soi, de ce qui est mort ». Et qui, bien sûr,  peut continuer indéfiniment, puisqu'elle est au-delà des distances, au-delà des contradictions. Or, Ie langage est ce qui maintient la distance. Le langage est

pour qu'on ne puisse pas tout dire en même temps. Le computer, Ie logiciel total, par contre, c'est la possibi­lité tout dire en même temps, de faire simultanément  toutes les opérations. Donc, Ie contraire absolu du lan­gage. Plus de négatif, plus de distance, tout peut se succ­éder par simple contiguïte... Mais je me méfie un peu de mon jugement personnel et subjectif dans cette affaire puisque je reste étranger à cet univers...

Noailles: Je m’en sers beaucoup, c'est comme un univers parallèle qui n’annule pas la pensée, mais je comprends bien ce que tu dis. Comme dans Ie cas des clones, c'est peut-être le rêve de créer un langage qui nous obéisse complètement...

Baudrillard: Ce qui me frappe dans tout cela, c'est que tu es là devant ton écran et tu fais tout comparâitre sur cet écran. Tu convoques les choses, et elIes viennent. Toutes les informations sont là, en stock, elles n'attendent que

d’être mises à disposition. C'est exactement l'inverse de la conception que je pourrais avoir de la fréquentation du monde, de son apparition, de l'éventualité que les choses arrivent ou n’arrivent pas. Cette sorte de sur­prises et d'événements à laquelle tu ne commandes pas. Que la liberté soit d'avoir tout à  sa disposition est un contresens absolu. Paradoxalement, alors que tout est possible, et parce que tout est possible, j'y vois la fin de toute souveraineté, celle du monde et la mienne. De plus, cette circulation incessante, qui correspond à  un immobilisme mental, répond aussi, sur Ie plan physique, à une redoutable immobilisation du corps. Le corps spectral du virtuel est lui-même virtuel, il n'en est plus un. Devant I'écran, Ie corps est inutile. Les seuls êtres adéquats à ce système de fonctionnement sont des clones, des automates ou des robots. Car il n'y a pas besoin d'être un humain pour faire cela, et même, il ne faut plus l'être.

Noailles: Ne serait-ce pas un autre peuple du miroir ?

Baudrillard: Tout à fait. Avec cette obéissance parfaite au com­mandement cybernétique, on retrouve exactement la fable de Borges, mais transposée du miroir à l'écran. Ce n'est plus la ressemblance forcée du miroir, c’est l'obéis­sance et la juridiction virtuelle totales de l'écran. D'ailleurs, pour suivre la fable, on pourrait se demander ce qui, vaincu, disparaît derrière l'écran, à l’image des peuples du miroir!' ? Qu'est-ce qui, dans Ie virtuelle, a suc­combé et se voit condamné à l’exil (et qui, peut-être, à la différence de la fable, n’a plus aucune chance de resurgir) ? Qu'est-ce qui est assigné, cette fois non plus à la ressemblance et à la représentation, mais à la virtua­lité, à la spectralité, à la présence immédiate en temps réel (sur les écrans) et à la duplication illimitée (le clo­nage, qui est la forme illimiteé de la ressemblance, de l'humain à ‘être de sa reproduction technique, pour parodier Benjamin!) ? Il y a l'illustration de cela dans un récent fait divers. Un homme passe une petite annonce sur Ie Net: il cherchait un homme de telle taille, de telle allure, de telIe couleur d'yeux et de cheveux, exactement ses caractères personnels – il cherchait son jumeau, son double, son clone. Par la voie du réseau, il l'a trouvé. Et il l'a tué. Il se donnait ainsi Ie luxe de disparître, impuné­ment (il voulait disparaître, et il fallait qu'on Ie croie mort). Le clonage permet ainsi Ie suicide « virtuel », il permet de se survivre tout en s'échappant à soi-même. Pour ce qui est de cette résorption de l'humain dans l'écran du virtuel, il n'est que de voir les receveuses et les employées des  postes derrière leur ordinateur. Jadis, elles faisaient des opérations manuelles, et même mentales, maintenant, elles ont chacune leur écran. lncroyable, cette distorsion entre les deux: l'ordinateur, et puis ces êtres humains. Car c'est bien encore une espèce humaine, mais assignée à la virtualité, commes les peuples de Borges à la ressemblance de leurs maîtres. Alors, pour échapper au devenir-prothèse et pour continuer de vivre, elIes in­ventent toutes sortes de choses, elIes mettent des fleurs sur leur computer – c’est comme de pleurer sur leur tombe.

 

Il n’y a pas si longtemps, deux amis, Jean Baudrillard et Enrique Valiente Noailles, se recontrèrent à Paris, l’un venu de Buenos Aires, l’autre de nulle part. Ils eurent un long entretien, sans objectif précis – c’était plutôt une façon de frôler la métaphysique sans risqué de contagion. Ils lui donnèrent ce titre en guise d’hommage en miroir à Bertolt Brecht, et, peu après, ils se séparèrent et s’en furent chacun de son côté.


 

Endnotes


1 La Généalogie de la Disparition appears in Jean Baudrillard and Enrique Valiente Noailles Les Exilés du dialogue. Paris: Editions Galilee, 2005:126-134. ISBN: 2-7186-0655-X

 

2 Jean Baudrillard in Jean Baudrillard and Enrique Valiente Noailles Les Exilés du dialogue. Paris: Editions Galilee, 2005:9.

 

 

 


© International Journal of Baudrillard Studies (2007)

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