ISSN: 1705-6411

Volume 13, Number 1 (January 2016)

Jean Baudrillard:  L’étrange réception (A review of Olivier Penot-Lacassagne, Back to Baudrillard. (Paris : CNRS, 2015)

Dr. Jérôme Duwa
(Lycée Nevers, France).

Dans le premier chapitre d’Ecce homo, Nietzsche donne une indication sur sa méthode, qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher de celle de Baudrillard (1929-2007), si profondément nietzschéen qu’il n’avait même plus besoin de le relire : « Aujourd’hui, écrivait Nietzsche, je possède le tour de main, je connais la manière de déplacer les perspectives… ».

Le sentiment de vertige, qui s’empare du lecteur de Nietzsche, se retrouve chez celui qui fréquente les livres de Baudrillard, presque hébété par la grande nouvelle qu’il nous annonce : le réel a disparu ! N’essayez même pas de le retrouver. Il est perdu, éternellement. Faut-il en conséquence se morfondre de la fuite définitive du sens ? C’est là que Baudrillard s’émancipe du clan des larmoyants et des cyniques : par delà sens et non-sens subsiste le jeu théorique infini des interprétations prenant leur place sur l’échelle des vraisemblances. Cette condition d’incrédulité n’est donc pas si triste que cela. Si le vieux monde requérait d’accepter des mystères en fléchissant les genoux, le nouveau monde hyperréel dispose devant nous ses énigmes, qui en appellent à l’investigation de la part de l’herméneute. Bienvenue dans le désert des apparences.

C’est peu dire que Baudrillard nous plonge en plein mirage du réel. Comme le montre l’un des articles de ce volume au rythme quasi haletant, enchaînant en trois axes articles de fonds, entretiens et notes historiques, Baudrillard partage avec Barthes une responsabilité importante dans la conscience qui nous effleure parfois de la « déstabilisation du sens ». Nous voilà libérés des convictions des anciens philosophes, tout du moins si on veut bien faire l’effort considérable de ne plus se soumettre à l’autorité de leur parole. On pourrait dire, encore avec Nietzsche : « Qui donc le sait ? » 

Back to Baudrillard entend bien rappeler aux intellectuels français, généralement très engoncés dans leur redingote disciplinaire de bonne coupe heideggerienne ou foucaldienne ou lévinassienne (mais on ne va pas parcourir toute la garde-robe philosophique actuelle…), que l’auteur du Pacte de lucidité a construit un discours original, resté souvent sous-estimé parmi les « stars » de la French Theory. Olivier Penot-Lacassagne, qui a dirigé le riche montage de points de vue proposé par l’ouvrage, explique en préambule que le « défi » de Baudrillard, lequel s’exerce jusque dans son écriture, revient à se maintenir dans la posture intenable de « l’indécidabilité ». Baudrillard ne s’oppose pas, convaincu que les lois de la récupération auront toujours le dessus : sa radicalité n’est pas de l’ordre de la posture critique, mais du côté de l’anticipation. Changement de règles du jeu, écrit encore Olivier Penot-Lacassagne.

Loin de tout hommage convenu, Back to Baudrillard s’ouvre dans chacun de ses trois temps  de réflexion (« Miroirs brisée », « Le marché noir de la pensée », « Métamorphoses et disséminations ») par des entretiens approfondis, successivement avec Michel Maffesoli, Michel Deguy et Philippe Dagen, prolongés par un dialogue avec Bernard Stiegler. Les « Miroirs brisés », éclairant certaines des sources de cette pensée, proposent des contributions de Fabien Danesi, Olivier Penot-Lacassagne, Benoît Heilbrunn et Gerry Coulter.

La deuxième partie de ce recueil polyphonique laisse aussi entendre certaines voix discordantes, comme celle de Nathalie Heinich ou encore le silence d’Alain Badiou, mais elle souligne surtout comment cette oeuvre s’est ingéniée à investir les « zones d’ombres »  (Bernard Stiegler) de la pensée, en nous procurant des outils pour appréhender une « réalité » en devenir (Manola Antonioli, Mike Gane, Philippe Petit, Bernard Edelman).

Enfin, « Métamorphoses et disséminations » se concentre davantage sur les effets de  propagation de cette œuvre dans différents registres de l’art, en ne négligeant ni la mode, ni le cinéma (Sophie Calle, Itzhak Goldberg, Ludovic Leonelli, Gerry Coulter), et avec une insistance sur le terrain d’expérimentation américain (Erik Butler). 

Une première question peut se poser à la lecture de ces diverses contributions : pourquoi Baudrillard est-il en France si peu présent dans les références philosophiques, sociologiques ou sémiotiques, alors que certains de ses concepts (séduction, simulation, échange symbolique, hyperréalité…) ont connu, outre-atlantique ou dans le milieu de l’art, une  importante réception ? Pouvoir lire, dans ce même volume, les témoignages plus ou moins circonspects de Michel Maffesoli, Nathalie Heinich, Michel Deguy, Alain Badiou et, le plus approfondi de tous de Bernard Stiegler, apportent des éléments de réponse très précieux.

L’autre atout non négligeable de cet ouvrage est de parvenir à esquisser un portrait intellectuel de Baudrillard dans le paysage complexe du post-structuralisme : cela va de l’apprentissage situationniste à la sociologie du quotidien d’Henri Lefebvre, en passant par la proximité avec Barthes et un éloignement total à l’égard de Bourdieu. Fort proche de Georges Bataille, Baudrillard nous fait saisir que le capitalisme culturel se définit par le paradoxe d’une impuissance à la dépense ; ainsi, notre condition revient-elle à vivre dans un monde de surproduction de signes sans référents : tel est l’âge de la simulation où chacun consomme d’abondance et sans plus de plaisir. L’abstraction devient la règle et notre existence pulsionnelle se construit derrière les vitrines ruisselantes de lumière des magasins débordant de marchandises. On comprend pourquoi, reprenant une démarche d’anthropologue du social, Baudrillard a été fasciné par les objets, points de départ de ses analyses réinterprétant la nature de nos relations humaines.

Si le premier Baudrillard a marqué les théoriciens du design, le scandale suscité par ses articles publiés dans le journal Libération sur le monde de l’art contemporain a créé un choc inattendu. Après le témoignage de l’historien d’art Philippe Dagen, engagé dans le vif débat du milieu des années 90, on reste un peu déconcerté de constater l’amitié durable entre Baudrillard et l’artiste Sophie Calle. Le rapport à l’art de l’auteur de Simulacres et simulation, lui-même photographe, avec les plasticiens (Jeff Koons), les cinéastes (les frères Wachowski, réalisateurs de Matrix) ou les designers, n’est-il qu’un constant malentendu ? Probablement.

Comme le notait déjà Baudrillard lui-même dans un entretien de 1991 repris dans le livre, son œuvre n’a fait l’objet que d’une « étrange réception ». C’est assez dire que nous avons encore à faire un effort supplémentaire pour entrer dans la perspective vivifiante de ses théories. Il ne s’agit plus désormais de succomber à l’attraction fatale d’une écriture décrivant un système immanent et sans résistance possible. Back to Baudrillard invite au contraire à semer les contresens multiples générés par les lectures hâtives, pour revenir, de manière vigilante et critique, au cœur d’une pensée radicale toujours utile au décryptage de notre image flottante du monde.

Née avec l’exigence de transversalité chevillée au corps, la pensée de Baudrillard a cependant peu de chance d’être mieux entendue aujourd’hui, à l’heure où les ancrages disciplinaires se durcissent à nouveau. Ce que Nathalie Heinich nomme, sans doute avec justesse, son « maniérisme » doit-il pour autant nous conduire à négliger les enseignements d’une pensée qui prend le risque du paroxysme ?

Il est toujours temps d’en revenir à Baudrillard !